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Friday, September 17, 2010

VUS À L'EXPOSITION DE KARL LAGERFELD

Vernissage de l'exposition « Parcours de Travail » par Karl Lagerfeld
Maison Européenne de la Photographie - Paris, 14 septembre

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Wednesday, September 15, 2010

KARL LAGERFELD : PARCOURS DE TRAVAIL
VIDÉO DE L'EXPOSITION

La « peau » de la photographie
Notes sur la matière des images de Karl Lagerfeld par Anne Cartier-Bresson

Lorsque Karl Lagerfeld commence à s’intéresser à la photographie, vers la fin des années 1980, il semble d’entrée de jeu relier son travail artistique de couturier à sa nouvelle passion. Ses images sont très personnelles, même lorsqu’elles sont « fabriquées » pour la presse ou la publicité. Elles renvoient à un registre intime, porté par un goût spécifique pour certaines techniques de prise de vue et de tirage qui possèdent la capacité de traduire sa vision particulière de la réalité.

La prise de vue et les modes de tirage
En fonction des besoins, Karl Lagerfeld utilisera pour réaliser ces prises de vue des négatifs argentiques, noir et blanc ou couleur de petit format, des inversibles 6 x 6, des films Polaroid et, plus récemment, des appareils numériques. Dans le premier cas, les agrandissements argentiques en noir et blanc sont toujours tirés sur des émulsions complètement mates au rendu très graphique, permettant d’obtenir des noirs francs et de forts contrastes de tonalités. La densité particulièrement riche des épreuves évoque parfois un tombé de tissu en vagues lumineuses. Dans d’autres cas, le point de vue peut être très classique et engage à des réminiscences historiques, comme la série sur Versailles, qui peut aller dans certaines images jusqu’à rappeler les points de vue pris par Eugène Atget au tournant du siècle dernier. Les papiers gélatino-argentiques utilisés ici possèdent des tonalités profondes qui varient en fonction du mode de développement et du tirage.
Les tirages argentiques ou les color transferts lorsqu’ils sont virés en sépia donnent aux images, dans le cas de la série « Hommage à Oskar Schlemmer », une coloration presque pictorialiste. Cet aspect est mis en valeur par le flou du sujet en mouvement et la luminosité qui se dégage des tonalités chaudes obtenues par les bains chimiques de sulfuration. Le grain d’argent transformé en sulfure d’argent est par ailleurs particulièrement stable, et serait capable de résister à des conditions de conservation extrêmes. D’autres séries, tirées sur plaques d’aluminium mates, possèdent un aspect froid et métallique qui donne à ces objets un sens graphique encore plus prononcé et des aplats d’opposition particuliers entre les ombres et les hautes lumières.

Les transferts Polaroid
À partir des années 1990, Karl Lagerfeld s’intéresse à la matière spécifique que l’on obtient par le transfert sur papier d’une émulsion à développement instantané, noir et blanc virée ou non en sépia, ou alors en couleur.
Pour cela il réalise une prise de vue à la chambre, au format 20 x 25. L’émulsion à la gélatine portant l’image positive est séparée de son support par l’action de l’eau chaude, puis transférée sur un papier à grain Arches aquarelle. Dans cette technique la délicatesse des tons obtenus donne une matière très picturale et une grande légèreté à l’image. Sur un certain nombre d’épreuves Lagerfeld accentue cet effet en maquillant manuellement la surface de ses épreuves à l’aide d’ombre à paupières ou de pigments secs passés à l’estompe.

Les résinotypes
Héritiers des procédés photographiques aux bichromates alcalins qui valurent en 1858 à Alphonse Poitevin le prix du duc de Luynes pour la recherche de procédés stables, les résinotypes, ou résinopigmentypes, ont été explorés par Karl Lagerfeld en 1996-1997. Partant d’une diapositive couleur de format 6 x 6, il obtient un tirage pigmentaire dont le principe est basé sur le tannage à la lumière des couches de gélatine bichromatées. Les pigments ajoutés au pinceau à la surface de l’épreuve sont chauffés pour être fixés. Ce procédé, qui requiert des interventions manuelles importantes, permet aussi une grande liberté dans la réalisation de la surface colorée.

Les tirages Fresson
Cet autre procédé pigmentaire, commercialisé par la famille Fresson dans les années 1950, a permis à Lagerfeld de réaliser des épreuves en quadrichromie aux tonalités douces, dont l’image produit un fort effet pictural, à l’instar de celui qu’obtenaient les pictorialistes au début du vingtième siècle.
Ses images sont effectuées d’après diapositives couleur 6 x 6 et ne sont jamais recadrées.

Les sérigraphies
Le principe de ce procédé photomécanique, qui procure à l’image une trame caractéristique, repose sur une matrice argentique. Celle-ci est exposée au-dessus d’un écran de sérigraphie qui retiendra l’encre à la manière d’un pochoir. Le support est soit métallisé argent ou or, soit un papier Arches simple et de format ordinaire.

Les impressions numériques
À la fin des années 1990, Karl Lagerfeld expérimente de nouvelles techniques dans son laboratoire du studio 7L. Partant de prises de vue désormais numériques il fait effectuer des impressions de type Fine Art, à jet d’encre pigmentaire, sur divers supports (toile, papier cristal texturé, papier pur coton Arches ou Hahnemühle) qui permettent de varier les effets de surface et de matière à volonté.
Porté par sa curiosité et son goût pour les expériences visuelles comme pour la mise en image de ses intuitions sensibles, Karl Lagerfeld a su adapter les nouvelles possibilités techniques de la photographie à ses recherches personnelles, notamment autour du coloriage, du maquillage, du corps ou du visage… Créateur de mode, il transcrit graphiquement à l’aide de la photographie son sentiment du paysage, du portrait ou du nu. Pour cela, il choisit toujours des supports dont la sensibilité à la lumière répond à une certaine sensualité, et joue sur une large palette de procédés ainsi que sur une grande sophistication de moyens.
La période de réalisation de son oeuvre photographique, de 1987 à nos jours, a été jalonnée de mutations importantes dans le domaine de la prise de vue et du tirage. Karl Lagerfeld s’appuie sur cette évolution mais également sur le développement parallèle d’une photographie alternative argentique qui, à l’instar de la haute couture, sera capable, dans le domaine de l’image, de valoriser le caractère manuel et artisanal du tirage, lequel devient ainsi une pièce unique.

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Tuesday, September 14, 2010

KARL LAGERFELD : PARCOURS DE TRAVAIL
PAR JEAN-LUC MONTEROSSO

Avant-propos de l’exposition
par le directeur de la Maison Européenne de la Photographie

15 septembre – 31 octobre
Maison Européenne de la Photographie
5-7, rue de Fourcy
75004 Paris

Devient-on photographe par vocation ou par nécessité ?
Dans le cas de Karl Lagerfeld, la réponse est simple : il l’est devenu par défi.
Tout commence il y a plus de vingt ans, lorsque, déçu par les photos de presse de sa dernière collection, Karl Lagerfeld décide, sous la bienveillante pression de son collaborateur et ami Eric Pfrunder, de passer de l’autre côté de l’objectif, de coller son oeil à la caméra et de fabriquer lui-même ses images.
« La photographie est une aventure, tout comme la vie est une aventure, écrit Harry Callahan.
Qui veut s’exprimer par la photographie doit absolument comprendre sa relation à la vie. »
Ce Parcours de travail est donc une illustration, parmi tant d’autres, de l’activité débordante d’un homme de goût et de culture qui a choisi, à travers la mode et la photographie, de mettre en lumière la beauté des lignes, des formes et des couleurs. Un homme dont on peut dire qu’il engage sa vie dans ses images, au jour le jour, avec le seul souci d’inventer, dans la légèreté de l’instant, de nouvelles manières de voir.
Car son credo, c’est voir, tout voir, sans relâche, avec curiosité et gourmandise et, dans ce voir, choisir ce qu’il faut regarder. Dès lors, il peut pratiquer à sa guise portrait, paysage, architecture, nu, et même la nature morte, expression à laquelle il préfère le terme anglais, plus approprié de still life.

Pour la mode, Karl Lagerfeld réalise de nombreux travaux en studio. L’appareil a fort peu d’importance à ses yeux : il travaille indifféremment à la chambre 20 x 25, au 24 x 36 ou au numérique, entouré d’assistants dévoués et motivés. Il choisit ses modèles avec soin et s’efforce de leur donner le meilleur rôle. « On ne doit pas bouffer du modèle », dit-il. « On doit lui donner un esprit1. »
Quand Karl Lagerfeld répond à une commande, il se comporte, selon son expression, en serial killer. Il y va, quels que soient les difficultés ou les obstacles. Mais ce serial killer ne traque et n’exécute que l’imperfection. Voilà pourquoi sans doute, le moment d’actualité passé, bon nombre de ses photos de mode ne se démodent pas. Elles se modifient, se bonifient et finissent par échapper à leur contexte, comme celles d’Avedon ou de Peter Lindbergh.
Ses nus sont toujours revêtus d’une grâce qui les habille ; ils sont pudiques, jamais inconvenants.
Chez Karl Lagerfeld, nulle volonté de choquer ou de provoquer. On est loin du monde de Wolfgang Tillmans, ou de la sulfureuse History of Sex d’Andres Serrano. La transgression, quand transgression il y a, est toujours mentale – comme dans la série intitulée The Beauty of Violence, où, dans une danse dionysiaque, le jeune Baptiste Giabiconi exhibe les plus profondes pulsions du désir, tout en se dérobant sans cesse au regard et en ne dévoilant rien de sa nudité.

C’est dans un immense studio semblable à une cathédrale, tapissé de livres soigneusement agencés et classés, que Karl Lagerfeld réalise la plupart de ses images. Son lieu a souvent été comparé à la Factory de Warhol, mais à tort, car rien n’est plus éloigné de la pratique et de l’éthique de Karl Lagerfeld que l’univers de celui qui voulait être une machine.
La Factory, à New York, accueillait toutes les errances, c’était le rêve d’une entreprise de création anonyme fondée sur la répétition et le stéréotype. Rien de tel ici. Le modèle de Karl Lagerfeld reste l’atelier de haute couture, où se construit une oeuvre collective, où chacun apporte ses compétences, son savoir-faire, et où coudre un simple bouton s’apparente à un travail d’orfèvre. À part la bouteille de Coca Cola light qui trône sur une table, on est très loin de l’Amérique des années 1960 et de son désenchantement.
Au studio 7L, en plein cœur de Paris, règne un ordre simple et lumineux. Une petite équipe vit à son rythme, dans une atmosphère chaleureuse où l’humour le dispute souvent au sérieux et à la concentration. C’est un atelier de photographe, ou plutôt de fabricant d’images. C’est surtout un atelier du Regard, où s’élabore une œuvre singulière.

Nombreux sont les exemples dans l’histoire de la photographie d’artistes aux activités parallèles.
Degas, Lewis Carroll ou Brancusi, pour ne citer que les plus célèbres, ont abordé chacun à leur manière la photographie et créé des œuvres originales et à bien des égards novatrices. Mais si Degas utilisait ses images pour documenter son travail pictural, et Brancusi pour mettre en valeur ses sculptures dans l’espace, chez Karl Lagerfeld, c’est le dessin qui donne l’impulsion. La ligne précède la forme et la forme épouse la lumière. « Je compose une photo de la même manière que je fais un dessin, mais le jeu de la lumière lui donne une dimension nouvelle2. » Ainsi, photographier, ce n’est pas seulement écrire avec la lumière, c’est aussi et surtout composer et dessiner avec elle.
Pour beaucoup de photographes – les photoreporters, en particulier –, la prise de vue est une prise de risque. Pas seulement en raison du danger, mais surtout parce que l’instant capté ne se répète pas, ou rarement. Il existe cependant une famille de photographes pour qui la prise de vue n’est qu’une étape dans le processus de la création photographique. Un processus qui inclut le laboratoire, le développement et le tirage. Pour ceux-là, le choix du papier est souvent primordial, tout comme celui des encres ou des colorants. Dans ce domaine, Karl Lagerfeld excelle. « Le papier est ma matière préférée, il est le point de départ d’un dessin et de résultat final d’une photo3. » Tout comme les procédés, qu’ils soient anciens, modernes ou nouveaux : tirage à l’or et à l’argent, résinotypie, transfert Polaroid, sérigraphie, impression numérique… Comme le souligne très justement Anne Cartier-Bresson dans ses Notes sur la matière des images de Karl Lagerfeld, « La période de réalisation de son œuvre photographique, de 1987 à nos jours, a été jalonnée de mutations importantes dans le domaine de la prise de vue et du tirage. Karl Lagerfeld s’appuie sur cette évolution mais également sur le développement parallèle d’une photographie alternative argentique qui, à l’instar de la haute couture, sera capable dans le domaine de l’image de valoriser le caractère manuel et artisanal du tirage, lequel devient ainsi une pièce unique4. »

Karl Lagerfeld avoue une passion pour Alfred Stieglitz, Edward Steichen, Clarence Hudson White, ainsi que pour la photographie allemande des années 1920. Mais son travail se réfère aussi à d’autres disciplines, comme la peinture, le cinéma, l’architecture ou la bande dessinée.
L’« Hommage à Oskar Schlemmer » croise des séries inspirées de Metropolis de Fritz Lang, ou du cinéma de Murnau, tandis que d’autres images renvoient à sir Lawrence Alma-Tadema ou, comme dans ses admirables paysages, à Caspar David Friedrich, voire à Frederic Edwin Church.
Karl Lagerfeld joue avec beaucoup d’élégance et d’humour sur tous ces registres et, de même qu’il s’intéresse aujourd’hui autant à l’image fixe qu’à l’image en mouvement, on peut dire de son oeuvre photographique qu’elle est en parfaite harmonie avec celle de la jeune génération qui, elle aussi, fait tomber les frontières et pratique indifféremment arts plastiques, photographie, cinéma, vidéo…
Nourrie par une culture quasi encyclopédique et résolument européenne, son oeuvre se perçoit à la fois comme une recherche incessante de formes et de matières et comme une formidable leçon de photographie. Une leçon qui n’a cependant rien de pesant ni d’académique, leçon légère et pleine de fantaisie, à l’image d’un homme épris de liberté qui aime par-dessus tout emprunter les chemins de traverse. Un maître, au fond, qui pratiquerait avec bonheur, et en permanence, une école buissonnière du regard.

Jean-Luc Monterosso
Directeur de la Maison européenne de la photographie
Paris, 25 août 2010

1 Entretien avec Eric Pfrunder, Paris, 20 juillet 2010.
2 Préface du catalogue de l’exposition de la Galerie Boulakia, Paris, 1992.
3 Idem.
4 Anne Cartier-Bresson, La « peau » de la photographie. Notes sur la matière des images de Karl Lagerfeld, voir infra p. 215.

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