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MÉTIERS D’ART PARIS-BOMBAY
PAR ELISABETH QUIN

Un parfum de jasmin s’échappe de la galerie courbe du Grand Palais. Inattendu en décembre. D’immenses lustres de cristal sont fixés à la charpente métallique industrielle. Les murs de brique ancienne sont recouverts de marbre gris pâle sculpté comme sur la façade d’un palais Moghol. Douce hallucination. La lumière dorée des bougies ruisselle sur des corbeilles de mangues, de roses et de pistaches, un train miniature argenté parcourt imperturbablement des dizaines de mètres de rails électrifiés sur une table de banquet princier comme on n’en avait jamais vu à l’ouest de Jaisalmer.

La cheminée du Dar(jee)ling Express arborant le double C Chanel fume. Ce train adorable est l’allégorie de la présentation : un voyage immobile, hors du temps dans une Inde imaginaire recréée au Grand Palais des Maharadjahs par Karl Lagerfeld et Chanel pour célébrer les Métiers d’Art si précieux à la maison. L’évidence jaillit : l’Inde est faite pour Chanel. Coco Chanel avait d’ailleurs dessiné fin 50 et début 60 quelques vêtements inspirés du vêtement indien.
Opulence des matières : brocarts de soie, lamés or et argent, crêpe, satin duchesse, perles, broderies, motifs de floraux moghols peints à la main, cascades de perles.

Androgynie du vestiaire traditionnel revisité avec beaucoup d’humour et une grâce folle : jodhpur blanc et veste en tweed blanc près du corps; « salwar », le pantalon de pyjama slim porté sous la tunique fluide, le « kameez », dans des variations ornées de strass, de gerbes de blés dorés sur fond noir; saris et sarouels superposés sur d’exquis « salwar », ou avec des cuissardes en cuir blanc souple tatoué, en velours grenat strassé, zippées; beaucoup de jupes-sarouel emblématisent cette collection, avec ce drapé caractéristique, si sensuel , qui libère la démarche; on a aimé la redingote militaire constellée de strass, les variations sur l’ « atchkan », la veste de brocart au fameux col Nehru, avec des poches brodées de miroirs, ou des ornements de perles baroques. On a adoré cette veste militaire inspirée du perfecto brodée de milliers de paillettes dorées portée avec une jupe blanche à panneaux évasés brodée de galons d’or, digne d’un derviche tourneur. Succombé au blouson diamanté aux épaules comme à l’irruption du « rani pink », le rose indien sonore comme un pétard, somptueusement apprivoisé par une veste de tweed découpé sur un sarouel lamé or et par un tailleur parfait rose et noir. On a adopté en songe une robe blanche du soir jouant avec son « dupatta », le long pan en voile. La Fugitive, comme dirait le poète Rabindranath Tagore.

Beaucoup de sandales plates de vestales pour une allure fluide et juvénile, mais aussi des chausses néo-rock inspirées des « mojaris », et des bottines plates au gout Swinging London brodées de sequins dorés. Les mitaines-bijoux de main en cuir ou chaînes d’argent, les coiffures rasta-punk apportaient un twist hippie de luxe-Goa dans les seventies que renforçait la bande-son psychédélique de Michel Gaubert.

Au final, cette collection féerique dédiée aux exceptionnels savoir-faire des Métiers d’Art exalte une Inde de rêve mais l’allure ultra-moderne de son héroïne, androgyne et féminine à la fois, puise aux sources de l’histoire et de la spiritualité indiennes : Shiva et Shakti, les principes masculins et féminins sont unis et réconciliés. La femme Chanel a réalisé son dharma.

Photo © Olivier Saillant

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