Portrait de

Lou Andreas-Salomé

par

Charlotte Casiraghi
et Sarah Chiche

Voir le film

Pour la deuxième édition des Rendez-vous littéraires rue Cambon, CHANEL et Charlotte Casiraghi, ambassadrice et porte-parole de la Maison, invitent l’écrivaine Camille Laurens.

Animée par l’historienne de la littérature Fanny Arama, cette conversation débute par la lecture d’un extrait de Fille, dernier roman de Camille Laurens, par l'actrice Lyna Khoudri. L'écrivaine discute ensuite de son œuvre, de la condition féminine et du pouvoir de la littérature dans la construction d’une vie.

Lou Andreas-Salomé

Lou Andreas-Salomé (1861-1937) est écrivaine et psychanalyste. Les intellectuels qui croisent son chemin sont déconcertés par son intelligence et son charisme. Adoubée pour son travail psychanalytique par Freud, elle est l’auteur d’une œuvre abondante (romans, essais, correspondance) longtemps occultée par les relations amicales ou amoureuses qui la lièrent à Friedrich Nietzsche ou à Rainer Maria Rilke.

Sarah Chiche

Sarah Chiche est écrivaine, psychologue clinicienne (diplômée de l'université Paris Diderot) et psychanalyste. Elle est l’auteur de quatre romans : "L’Inachevée" (Grasset, 2008), "L’Emprise" (Grasset, 2010) "Les Enténébrés" (Seuil, 2019) et "Saturne" (Seuil, 2020), ainsi que de plusieurs essais dont "Une histoire érotique de la psychanalyse : de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui" (Payot, 2018).

Voir plus

Lou Andreas-Salomé vue par Sarah Chiche

Une même femme peut en cacher mille autres. À trop la croire narcissique, pleine d’elle-même, on méconnaît que Lou Andreas-Salomé connut, dès son enfance, et maintes fois ensuite, des moments de profonde vulnérabilité. À trop s’attacher aux pairs – Nietzsche, Rilke, Freud – dont elle fut la muse, la sœur d’âme ou l’amie, on oublie qu’ils n’auraient pas tout à fait été eux sans elle. Car sans elle, Friedrich Nietzsche n’aurait sans doute pas écrit certains des développements les plus audacieux d’Ainsi parlait Zarathoustra. Sans elle, Rainer Maria Rilke, qui vivra à ses côtés la plus belle des expériences existentielles, littéraires et amoureuses, serait probablement resté un poète encombré par la gangue d’une langue qu’il n’osait subvertir. Sans elle, Sigmund Freud n’aurait pas théorisé certains passages de Pour introduire le narcissisme. Sans elle, Anna Freud serait restée l’éternelle fille de son père et n’aurait jamais publié un article d’une audace folle, qui lui permit d’accéder, à son tour, au statut de théoricienne. Elle attire, séduit, envoûte, agace. C’est le malheur des femmes très belles d’être jugées sur leur apparence : d’abord on ne voit que l’écume, le lieu commun. Or, Lou n’avait pas seulement un visage de madone. Elle était belle par ce que les qualités de sa présence et de son écoute faisaient surgir chez celles et ceux qu’elle approchait. Elle avait, dit-on, cette façon de dévêtir les êtres de leur embarras d’être eux-mêmes, pour les rendre à leur part la plus vive, la plus authentique, la plus secrète. Peut-être est-ce là une modalité de l’amour pour le prochain, si l’on admet que l’amour peut être tranchant.

Dans la Russie du Tsar, son père est un général en vue ; on fait tirer des coups de canon à la naissance de la petite fille. Elle aurait pu grandir à l’ombre de la cour où elle aurait eu toute sa place. Mais sa place se trouve dans l’intervalle, dans le pur mouvement d’une vie qu’elle veut bouillonnante, ardente, sauvage. Dès son très jeune âge, Lou fait de l’écriture et de la correspondance une arme, et du refus qu’on l’assigne à une identité, une éthique. Elle écrit. Elle ne cessa jamais d’écrire – romans, essais, critiques littéraires, articles savants, biographies. À la mort de son père, elle est encore adolescente. Le monde dans lequel elle gravite devient trop petit. Elle voyage. Elle revient. Puis repart. On la verra à Vienne, à Berlin, à Paris, à Zurich, à Munich. Elle sera invitée partout mais ne restera jamais longtemps nulle part, et disparaitra souvent. Quand on croit qu’elle est dans les bras d’un amant, elle est au chevet de sa mère mourante. Quand on l’imagine en voyage avec son mari, Friedrich Carl Andreas, elle est partie en Russie avec Rilke pour rencontrer l’immense écrivain Léon Tolstoï. Elle ne sera jamais mère, mais se montrera tendrement protectrice avec Anna Freud. Elle ne sera jamais la femme d’un seul homme – mais pour chacun d’entre eux, amant, ami, amoureux transi, maître ou disciple, restera leur unique. Elle écrira sur la sexualité et l’érotisme mais en se refusant souvent. Elle restera mariée quarante-trois ans mais sans jamais avoir de relations sexuelles avec son mari. Elle se consacrera à la psychanalyse mais sans jamais aduler Freud au point de perdre son indépendance. Elle ne sera ni seulement romancière, ni seulement essayiste, ni seulement psychanalyste, mais tout cela à la fois, successivement et en même temps, gravitant d’un monde à l’autre, construisant, en permanence, des passerelles entre la littérature, la poésie, la philosophie et la psychologie. À Paul Rée, elle écrit en 1882 : " Je ne peux conformer ma vie à des modèles ni ne pourrai jamais constituer un modèle pour quiconque. Mais il est tout à fait certain que je dirigerai ma vie selon ce que je suis, advienne que pourra. Ce faisant, je ne défends aucun principe mais quelque chose de bien plus merveilleux. Quelque chose qui est en nous, qui brûle du feu de la vie, qui exulte et qui veut jaillir. "1 Puissions-nous, en ces temps âpres, nous imprégner de ses paroles, solaires, libres, réconfortantes.

Sarah Chiche

1. Lou Andreas-Salomé, Ma vie, Esquisse de quelques souvenirs, traduction par Dominique Miermont et Brigitte Vergne, Paris, © PUF, Photographie © Roger Viollet, Design Philippe Apeloig

Écouter Le Rendez-vous Littéraire en intégralité

Notice Bibliographique

" Ce qui découle du fait que ce n’est pas la femme qui a tué le père " in L’Amour du narcissisme. Textes psychanalytiques, Lou Andreas-Salomé

(trad. Isabelle Hildenbrand) : © Éditions Gallimard, 1980.

Friedrich Nietzsche, Paul Rée, Lou Andreas-Salomé, Notre Trinité, Correspondances.

Édition établie par Ernst Pfeiffer, en collaboration avec Karl Schlechta et Erhart Thierbach. Traduction de Ole Hansen-Løve et Jean Lacoste. © 2017, Société d’édition Les Belles Lettres, Paris.

Correspondance, Rainer Maria Rilke, Lou Andreas-Salomé

(trad. Philippe Jaccottet), © Éditions Gallimard, 1979.

" Correspondance avec Sigmund Freud " in Correspondance (1912-1936) suivi de Journal d’une année (1912-1913), Lou Andreas-Salomé, Sigmund Freud

(trad. Lily Jumel), © Éditions Gallimard, 1970.

Lou Andreas-Salomé, Fénitchka, suivi de Une longue dissipation,

traduction de Nicole Casanova, © Éditions Des femmes-Antoinette Fouque, 1985.

Lou Andreas-Salomé, Ma vie, Esquisse de quelques souvenirs,

traduction par Dominique Miermont et Brigitte Vergne, Paris, © PUF, Photographie © Roger Viollet, Design Philippe Apeloig.

Pour introduire le narcissisme, Sigmund Freud

(Payot, © Payot & Rivages 2012, trad. Olivier Mannoni).

Découvrir plus

Les Rendez-vous littéraires rue Cambon invitent

Camille Laurens

Dans la bibliothèque de

Joana Preiss

Dans la bibliothèque de

Charlotte Casiraghi