
Le Questionnaire littéraire de
Rosalie Varda

Rosalie Varda, costumière, productrice et amie de la Maison, évoque les lectures qui l’accompagnent depuis l’adolescence et revient sur son rapport à la littérature.
Votre vie vous permet-elle de lire comme vous le souhaitez ?
Absolument pas ! Je cours après ma vie… J’achète des livres, j’adore les librairies. De temps en temps, j’arrive à lire, autrement ils me suivent dès que je voyage et en vacances.
Y a-t-il un livre qui vous a aidée à conduire votre vie ?
Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez que j’ai lu à quatorze ans quand mes parents et moi-même avions été invités à la villa Médicis par Balthus. Est-ce le fait d’être dans une demeure extraordinaire, une chambre immense, des fenêtres qui donnent sur ce si beau jardin, la solennité des lieux, le bruit des pas sur les sols de carrelages sublimes, les longs couloirs, et puis l’atelier de Balthus qui semblait un endroit mystérieux ?
Ce livre extrêmement riche retrace l’histoire de la famille Buendía sur plusieurs générations (dont le personnage d’Ursula qui va vivre cent ans) et son épopée mêle du magique et du réaliste. Cette écriture si vive et visuelle m’a touchée, peut être aussi que l’âge de l’adolescence est un moment où le féérique inspire ?
Cent ans de solitude m’a toujours accompagnée, même dans des moments plus mélancoliques de la vie. En parler aujourd’hui me donne envie de me replonger avec Aureliano dans la destinée de la ville imaginaire Macondo.
« Cette écriture si vive et visuelle m’a touchée, peut être aussi que l’âge de l’adolescence est un moment où le féérique inspire ? »
Quel est le livre le plus libérateur que vous ayez lu ?
Il s’agit d’un cadeau de ma mère : Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir. « On ne naît pas femme : on le devient » Le questionnement sur la place de la femme dans notre société : l’indépendance financière et émotionnelle, la liberté, le droit à la contraception, la sexualité. Ce livre est important dans ma vie, il m’a troublée quand je l’ai lu et il m’arrive de le feuilleter, d’ouvrir une page, de la lire. J’ai eu une éducation très structurante et féministe par ma mère, Agnès Varda, et par mon père, Jacques Demy, une porte ouverte vers le monde de la poésie et du rêve.
Et le plus éprouvant ?
Shoah de Claude Lanzmann, un livre nécessaire et bouleversant, une retranscription des témoignages du film qu’il a réalisé.
Quelle héroïne de fiction aimeriez-vous être ?
Je ne me vois pas en héroïne romanesque ! Je me vois plutôt comme un puzzle fait avec l’expérience de ma vie et de celles de plein de femmes, célèbres ou non, que j’ai croisées dans la littérature, ou simplement parce que je les ai rencontrées.
Quel est l'endroit idéal pour lire ?
Il n’y a pas d’endroit idéal, il faut juste avoir l’esprit disponible et le téléphone coupé, accepter que la lecture demande une certaine concentration agréable et le courage de ne pas être « éparpillée » par les réseaux sociaux. On peut commencer un livre et puis le reprendre, mais je me rends compte que nos vies sont vraiment volatiles et que tout va vite. Aujourd’hui, j’aime commencer et essayer de vite terminer le livre, pour ne pas perdre l’histoire, les émotions…
« Je me vois plutôt comme un puzzle fait avec l’expérience de ma vie et de celles de plein de femmes, célèbres ou non, que j’ai croisées dans la littérature, ou simplement parce que je les ai rencontrées. »
Êtes-vous plutôt roman d'amour ou roman d'aventures ?
Et quand il y a les deux ?
Préférez-vous les romans fleuves ou les récits courts ?
Je ne sais pas, j’adore lire des nouvelles et un roman fleuve peut m’entraîner loin. À l’adolescence j’adorais les romans fleuves de Pearl Buck ou de Rosamond Lehman ! Le format des nouvelles permet de commencer et terminer le récit d’une seule traite. J’aime les récits courts de Carson McCullers ou d’Anna Gavalda.
Quel livre aimeriez-vous voir adapté au cinéma ?
La Carte postale d’Anne Berest, un récit exaltant qui m’a emportée dès les premières pages ! À partir d’une carte postale retrouvée, elle remonte son histoire familiale depuis le début du siècle. Elle montre aussi comment sa famille juive a été persécutée, comment survivre après la perte d’une partie de ses proches dans les camps de concentration. Anne Berest commence l’enquête et trouve des réponses aux questions petit à petit : qui a écrit cette carte et pourquoi et quand ? Le silence de la grand-mère qui entoure la famille me bouleverse, ce dialogue entre la mère et la fille me touche énormément.
Le titre d’un livre à offrir indéfiniment ?
Je vous en propose deux : Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes et Trois femmes puissantes de Marie N’Diaye.
Cent ans de solitude (traduit de l’espagnol par Claude et Carmen Durand), Gabriel García Márquez, © Éditions du Seuil, 1968, pour la traduction française, Points, 2022
Gabriel García Márquez, Cien años de soledad © Alfaguara, 2007.
© Académie de France à Rome - Villa Médicis.
Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe I & II, © Éditions Gallimard, 1999.
Claude Lanzmann, Shoah, © Éditions Fayard, 1985.
Anne Berest, La Carte postale © Éditions Grasset & Fasquelle, 2021.
Fragments d'un discours amoureux, Roland Barthes, « Tel Quel », © Éditions du Seuil, 1977, Points Essais, 2020
Marie N’Diaye, Trois femmes puissantes, © Éditions Gallimard, 2009.
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