Le Questionnaire littéraire de

Jeanne Balibar

Jeanne Balibar, actrice et amie de la Maison, évoque le pouvoir d’évasion de la littérature et la place de la lecture dans son quotidien.

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Votre vie vous permet-elle de lire comme vous le souhaitez ?

Oh là là non ! Parce que même si j'adore lire pour mon travail, ce que j'aime par-dessus tout, c'est lire “juste comme ça”, pour partir, pour m'enfuir, pour vivre ailleurs. Quand j'étais enfant, je lisais tout le temps et j'étais bien connue dans ma famille pour ne plus rien entendre quand je lisais. Il fallait m'appeler quatre fois, je n'entendais pas, et ça plusieurs heures par jour... Je ne peux plus faire ça maintenant... Mais j'arrive quand même à lire quelque chose qui n'ait rien à voir avec ma journée, une heure presque tous les soirs, quelle que soit l'heure à laquelle je me couche... quand je ne le fais pas, ça me manque.

Y a-t-il un livre qui vous a aidée à conduire votre vie ?

À vrai dire, je ne crois pas... Dans l'idée de “conduire sa vie”, il y a comme une ligne directrice, et moi je pars tellement dans tous les sens... Peut-être, comme pour beaucoup de femmes, Une chambre à soi de Virginia Woolf, car le droit à un lieu de retrait, de rêverie et de création, est un combat constant pour moi dans lequel ce livre me soutient. D’une part, évidemment parce qu'il a pour objet de montrer à quel point cela est difficile et nécessaire pour une femme, mais peut-être encore plus parce que les images qui surgissent - un chien qui traverse une cour par exemple - m'encouragent à faire feu de tout bois.

« Même si j'adore lire pour mon travail, ce que j'aime par-dessus tout, c'est lire « juste comme ça », pour partir, pour m'enfuir, pour vivre ailleurs. »

Quel est le livre le plus libérateur que vous ayez lu ?

Peut-être Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain. Je l'ai lu et relu. À chaque fois c'est la même joie de partir dans ces aventures, dans cette insolence et j'éclate de rire toute seule très bruyamment en le lisant. Ou, dans un tout autre genre, Ô ma mémoire : la Poésie, ma nécessité de Stéphane Hessel. C'est une anthologie de poèmes en français, en anglais et en allemand. La plupart sont très célèbres, ce sont des “hits” de la littérature, ils sont sublimes, et comme je parle bien l'anglais et l'allemand mais pas complètement parfaitement, je peux, grâce aux traductions, ressentir le plaisir de les lire dans la langue originale, vibrer aux sonorités, aux images, en en profitant pleinement. Et puis la préface de Stéphane Hessel expliquant pourquoi il a appris tous ces poèmes par cœur au cours de sa vie est magnifique.

Et le plus éprouvant ?

Probablement Si c'est un homme de Primo Levi, sur son séjour en camp de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale. La lecture en est difficilement soutenable. Mais le livre est extraordinaire.

Quelle héroïne de fiction aimeriez-vous être ?

Je n'aimerais ni vivre leur vie ni mourir assassinée, mais Nastassia Philippovna dans L'Idiot ou Grouchenka dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski, pour leur ironie, leur refus des faux-semblants, leur courage, leur sens du tragique, leurs sentiments pleins de passion et d'empathie et leur côté « légères dans la radicalité et le désespoir ».

Quel est l'endroit idéal pour lire ?

Allongée sur un canapé en grignotant des biscuits.

« J'ai relu récemment Les Misérables de Victor Hugo et je mourais d'admiration à chaque page. »

Êtes-vous plutôt roman d'amour ou roman d'aventures ?

Hummm... Les deux je crois... L'un ou l'autre, ou les deux en même temps comme Guerre et Paix de Tolstoï ou Les Trois Mousquetaires de Dumas. Mais j'aime aussi beaucoup les aventures picaresques à la Don Quichotte de Cervantes ou Tristram Shandy de Sterne, dont je raffole. Ou les romans où il ne se passe rien, comme Oblomov de Gontcharov. Ou bien sûr les romans policiers, par exemple ceux de Dominique Manotti.

Préférez-vous les romans fleuves ou les récits courts ?

Les deux. J'ai relu récemment Les Misérables de Victor Hugo et je mourais d'admiration à chaque page, ou encore j'ai dévoré La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr. Mais la lecture de Nouvelles de Clarice Lispector récemment m'a profondément secouée.

Quel livre aimeriez-vous voir adapté au cinéma ?

La Petite Dernière de Fatima Daas... C'est un livre magnifique sur le RER E, et sur le fait de se dire tous les matins « Je m'appelle Fatima Daas et je suis une jeune musulmane de banlieue qui aime les filles » pendant que quelqu'un d'autre commence lui tous ses chapitres par « Moi, président de la République ». Apparemment c'est en projet et c'est Hafsia Herzi qui va le réaliser, ce qui est formidable.

Le titre d’un livre à offrir indéfiniment ?

Pierre-Auguste Renoir, mon père de Jean Renoir. Pas tant, ou pas seulement, pour la vie du peintre Renoir, que pour la plume de son fils, le cinéaste Jean Renoir, et le récit qu'il fait du Montmartre de la toute fin du XIXe siècle : le maquis de Montmartre et ses habitants avant sa démolition, c'est absolument fascinant.

Virginia Woolf, Une chambre à soi, Traduction par Sophie Chiari, © Le Livre de Poche, 2020.
Mark Twain, Huckleberry Finn, 1884.
Ô ma mémoire. La poésie, ma nécessité, Stéphane Hessel, © Éditions du Seuil, 2006, n.e. 2017, Points, 2011.
Primo Levi, Si c’est un homme, Traduction par Martine Schruoffenger, © Éditions Julliard, Paris, 1987, 1994 ; Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1996.
Fiodor Dostoïevski, L’Idiot, Traduction par Gabriel Arout, © Le Livre de Poche, 1972.
Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Traduction par Henri Mongault, © Éditions Gallimard, 1994.
Léon Tolstoï, La Guerre et La Paix, Traduction par Boris de Schloezer, © Éditions Gallimard, 2002.
Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, 1844.
Miguel de Cervantes, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, Traduction par César Oudin, 1605.
Laurence Sterne, Vie et opinions de Tristram Shandy, Traduction par Charles Mauron, © Flammarion, 1999.
Ivan Gontcharov, Oblomov, 1859.
Victor Hugo, Les Misérables, 1862.
Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète Mémoire des Hommes, © Philippe Rey, 2021.
Clarice Lispector, Nouvelles, Traduit du portugais par J. et T. Thiériot, C. Poncioni et D. Lamaison, S. Durastanti et C. Farny, G. Leibrich et N. Biros, © des femmes-Antoinette Fouque, 2017.
Fatima Daas, La Petite Dernière, © Noir sur Blanc, 2020.
Jean Renoir, Pierre-Auguste Renoir, mon père, © Éditions Gallimard, 1981.

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