Portrait de

Ingeborg Bachmann

avec

Charlotte Casiraghi, Vicky Krieps et Cécile Ladjali

Portrait de

Ingeborg Bachmann

avec

Charlotte Casiraghi, Vicky Krieps et Cécile Ladjali

Pour la neuvième édition des Rendez-vous littéraires rue Cambon dédiée à la poétesse, écrivaine et philosophe Ingeborg Bachmann, CHANEL et Charlotte Casiraghi, ambassadrice et porte-parole de la Maison, ont invité l’actrice et amie de la Maison, Vicky Krieps, ainsi que l’écrivaine Cécile Ladjali.

Animée par l’historienne de la littérature Fanny Arama, cette conversation consacrée à la vie et l’oeuvre de la poétesse autrichienne aborde sa façon d’interroger le langage et son acharnement à saisir la vérité. Ensemble, elles évoquent également le film « Voyage dans le désert » réalisé par Margarethe von Trotta, qui porte sur la relation tourmentée entre Ingeborg Bachmann et l’écrivain Max Frisch. Vicky Krieps y interprète le rôle d’Ingeborg Bachmann.

Pour la neuvième édition des Rendez-vous littéraires rue Cambon dédiée à la poétesse, écrivaine et philosophe Ingeborg Bachmann, CHANEL et Charlotte Casiraghi, ambassadrice et porte-parole de la Maison, ont invité l’actrice et amie de la Maison, Vicky Krieps, ainsi que l’écrivaine Cécile Ladjali.

Animée par l’historienne de la littérature Fanny Arama, cette conversation consacrée à la vie et l’oeuvre de la poétesse autrichienne aborde sa façon d’interroger le langage et son acharnement à saisir la vérité. Ensemble, elles évoquent également le film « Voyage dans le désert » réalisé par Margarethe von Trotta, qui porte sur la relation tourmentée entre Ingeborg Bachmann et l’écrivain Max Frisch. Vicky Krieps y interprète le rôle d’Ingeborg Bachmann.

Ingeborg Bachmann

Ingeborg Bachmann est née à Klagenfurt en 1926. Ses recueils de poésie lyrique Le Temps en sursis et Invocation de la Grande Ourse, publiés au début des années 1950, ont été immédiatement acclamés par la critique. Elle a reçu de nombreux prix littéraires prestigieux. Elle est considérée comme l'un des poètes et écrivains de langue allemande les plus importants du XXe siècle. Elle a vécu à Munich, Berlin et Zurich et enfin à Rome, où elle est décédée en 1973.

Ingeborg Bachmann, « Le Temps en sursis » in Toute personne qui tombe a des ailes, Traduction de Françoise Rétif. © Éditions Gallimard, "Poésie Gallimard", 2015 (pour la traduction française).
Ingeborg Bachmann, « Invocation de la Grande Ourse » 1956 in Toute personne qui tombe a des ailes, introduction et traduction de l’allemand (Autriche) par Françoise Rétif, © Éditions Gallimard, coll. « Poésie », pour la traduction française.

Cécile Ladjali

D'origine iranienne, Cécile Ladjali est écrivain, professeur agrégée de lettres, Docteur ès Lettres et vit à Paris. Auteur d'une quinzaine de romans publiés aux éditions Actes Sud, elle est aussi essayiste et dramaturge. Son roman Illettré (Actes Sud) a été porté à l'écran par Jean-Pierre Améris en 2018. Son essai, Mauvaise langue (Seuil) a reçu le prix Femina en 2007.
Elle enseigne au lycée auprès d'élèves malentendants, autistes, et atteints de troubles du langage. Elle est aussi responsable du "Programme Baudelaire" à la Fondation Robert de Sorbon, programme interdisciplinaire prônant un "élitisme pour tous", et dispensé par des professeurs qui sont également des artistes. Elle collabore régulièrement auprès du magazine Lire/Nouveau magazine littéraire pour la rédaction de chroniques.

Cécile Ladjali, Illettré, © Actes sud, 2018.
Cécile Ladjali, Mauvaise Langue, © Seuil, 2007.
© Prix Femina. Tous droits réservés.
© Fondation Robert de Sorbon.
© Lire Magazine Littéraire.

Ingeborg Bachmann

Ingeborg Bachmann est née à Klagenfurt en 1926. Ses recueils de poésie lyrique Le Temps en sursis et Invocation de la Grande Ourse, publiés au début des années 1950, ont été immédiatement acclamés par la critique. Elle a reçu de nombreux prix littéraires prestigieux. Elle est considérée comme l'un des poètes et écrivains de langue allemande les plus importants du XXe siècle. Elle a vécu à Munich, Berlin et Zurich et enfin à Rome, où elle est décédée en 1973.

Ingeborg Bachmann, « Le Temps en sursis » in Toute personne qui tombe a des ailes, Traduction de Françoise Rétif. © Éditions Gallimard, "Poésie Gallimard", 2015 (pour la traduction française).
Ingeborg Bachmann, « Invocation de la Grande Ourse » 1956 in Toute personne qui tombe a des ailes, introduction et traduction de l’allemand (Autriche) par Françoise Rétif, © Éditions Gallimard, coll. « Poésie », pour la traduction française.

Cécile Ladjali

D'origine iranienne, Cécile Ladjali est écrivain, professeur agrégée de lettres, Docteur ès Lettres et vit à Paris. Auteur d'une quinzaine de romans publiés aux éditions Actes Sud, elle est aussi essayiste et dramaturge. Son roman Illettré (Actes Sud) a été porté à l'écran par Jean-Pierre Améris en 2018. Son essai, Mauvaise langue (Seuil) a reçu le prix Femina en 2007.
Elle enseigne au lycée auprès d'élèves malentendants, autistes, et atteints de troubles du langage. Elle est aussi responsable du "Programme Baudelaire" à la Fondation Robert de Sorbon, programme interdisciplinaire prônant un "élitisme pour tous", et dispensé par des professeurs qui sont également des artistes. Elle collabore régulièrement auprès du magazine Lire/Nouveau magazine littéraire pour la rédaction de chroniques.

Cécile Ladjali, Illettré, © Actes sud, 2018.
Cécile Ladjali, Mauvaise Langue, © Seuil, 2007.
© Prix Femina. Tous droits réservés.
© Fondation Robert de Sorbon.
© Lire Magazine Littéraire.

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Ingeborg bachmann, l’insoumise

Ingeborg Bachmann naît à Klagenfurt, en Carinthie, en 1926, à la frontière de l’Autriche, de la Yougoslavie et de l’Italie. Dès les années 1930, l’occupation allemande et les traumatismes qu’elle engendre disposent la jeune fille à l’esprit de révolte et de résistance. Très tôt, l’écrivaine devient à maints égards l’incarnation de l’opposition, du courage de dire non : « No ! No ! Non ! Non ! Niet ! Niet ! No ! Ném ! Ném ! Nein ! Car même dans notre langue je ne peux plus dire que non, je ne trouve pas d’autre mot, dans quelque langue que ce soit. »
Avec ingéniosité et malice, elle s’applique dans toute son œuvre à penser autrement les rapports humains, à dénoncer l’ignominie de ceux qui anéantissent l’âme, à croire en des matins radieux où l’Autre ne serait plus une menace, mais une chance.

Décrire les vivants, devoir des vivants

Les lettres à Felician, rédigées de mai 1945 à 1946, s’adressent à un être imaginaire – bien-aimé, frère, alter-ego, double – auquel elle exprime ses doutes, ses joies, ses attentes. Leur lecture fait apparaître une jeune femme enflammée, en proie à un sentiment de solitude profond, confrontée au pressentiment d’un destin hors du commun. Dès son plus jeune âge, l’élégance d’Ingeborg Bachmann réside dans le sentiment de sa responsabilité. Elle fait partie de ces êtres au destin tragique, que le sentiment du devoir habite pour toujours :

« Je me demande mille fois chaque heure
D’où vint cette conscience d’un fardeau,
Douleurs sourdes, toujours profondes. »

À l’automne 1945, à dix-neuf ans, elle quitte la Carinthie pour commencer des études de philosophie qu’elle terminera cinq ans plus tard, doctorat en poche. Qu’il faut de courage à une jeune femme happée par la guerre et ses atrocités pour croire encore, malgré tout, à la vie, à la beauté, pour décider de ne se consacrer qu’à la recherche de la vérité à travers l’écriture ! Cette vérité repose essentiellement, selon Bachmann, sur l’expérience. Seule l’expérience de la guerre, de la peur, de l’amour, de l’écriture, peut être au fondement du nouveau. La vie est sa seule école de pensée. Elle découvre Vienne détruite et ses cafés, se prend de passion pour cette ville sombre mais pleine de promesses. À partir de 1947, elle participe au cercle légendaire constitué autour de Hans Weigel, le Groupe 47, qui se réunit au Café Raimund. Elle commence par publier des poèmes et des nouvelles grâce à ce groupe intellectuel et artistique qu’elle vivifie par son goût de l’absolu et une lucidité très précoce. En 1948, elle fait la connaissance de Paul Celan, poète roumain avec lequel elle formera lors des vingt années à venir un couple tout à la fois impossible et capital. En atteste leur correspondance, Le Temps du cœur, où leurs missives, entre Vienne et Paris (où Celan s’est établi), circulent, se ratent et se cherchent. En 1953, Bachmann met un terme à ses activités radiophoniques qui lui permirent de gagner sa vie et rejoint l’Italie. Elle vient de recevoir son premier prix littéraire, attribué à son recueil de poèmes Le Temps en sursis, qui la convainc de ne plus se consacrer qu’à la littérature.

Sous des cieux étrangers

Elle se rend à Ischia puis à Rome, où ses déambulations l’entraînent avant tout sur les rives du Tibre, à la recherche d’un courant qui la mènera quelque part. Après Vienne en ruine, elle observe à Rome les inégalités sociales grandissantes dans une cité décatie et fatiguée. En 1955, elle se rend un semestre à l’université de Harvard aux États-Unis, à Paris, puis retourne à Vienne et même à Klagenfurt pour rendre visite à ses parents. Elle rejoint Rome, Naples, Venise, Paris à nouveau, Rome encore, Rome toujours, où elle aimerait rester. La vie et l’œuvre d’Ingeborg Bachmann sont indissociables de l’errance, du voyage de retour impossible. Finalement, elle se voit contrainte de travailler à Munich pour la radio bavaroise. En mai 1958, elle crée la pièce radiophonique Le Bon Dieu de Manhattan et provoque, sans le savoir, la rencontre qui changera le cours de sa vie.
Max Frisch, l’écrivain suisse de langue allemande, a entendu sa pièce à la radio et lui écrit son admiration. Pendant cinq ans, entre Rome, Zurich et Berlin, ils vivent comme si chaque jour devait être le dernier, et s’engagent dans une liaison déchirante, faite de ruptures, de réconciliations, d’éloignements réguliers où l’envie d’être ensemble se heurte à leurs irréconciliables vies d’artistes. Enfin, à bout de souffle et de nerfs, ils rompent définitivement en 1962. Selon son biographe Hans Höller, Ingeborg Bachmann en sort dévastée. Certains romans de Max Frisch dévoilent leur liaison de manière transparente et feront dire par la suite à Bachmann qu’elle peut envisager de se réconcilier avec les loups, mais pas avec les hommes.

L’amour assassin

À partir de la fin des années 1950, le thème de l’amour devient inséparable de celui de l’incommunicabilité à l’œuvre entre l’homme et la femme, de la domination fatale que les êtres exercent inévitablement l’un à l’encontre de l’autre. Franza, Malina, Requiem pour Fanny Goldmann sont autant de romans faisant le portrait de femmes en pièces, incapables de vivre l’amour autrement que sous l’angle de la passion, de l’emprise ou de la perte. Leurs héroïnes sont des femmes conscientes de leur charme prodigieux. Seules, ou menant une vie de couple hétérodoxe, elles oscillent en permanence entre une gravité existentielle mélodramatique et une autodérision caustique. Chacune d’entre elle est obsédée par l’amour et ses gouffres : « que va-t-il se passer après la morsure à l’épaule ? ».
Le verdict tombe : on ne se remet pas de l’amour. L’amour embrase et ravage les êtres. Il est leur part obscure. L’amour est un meurtrier que la société tolère et que la victime, fascinée – mystère de l’amour –, recherche. La guerre, en réalité, n’a jamais cessé, elle se poursuit sur le plan privé car « Il y a des mots et des regards qui peuvent tuer, personne ne s’en aperçoit, tout le monde s’en tient à la façade, aux couleurs du décor ». La romancière décrit avec un discernement hors du commun les séismes intérieurs, les fêlures jugées dérisoires, les êtres paralysés par le manque de tact et la désinvolture satisfaite du commun des hommes.
Bachmann avoue avoir vécu excessivement. On la croit sur parole. Femme entière dans ses échecs comme dans ses gloires, on perçoit en la lisant combien faire partie des reconstructrices, des édificatrices du XXe siècle lui pesait tant. Comme Simone de Beauvoir – qu’elle admirait beaucoup – elle fut parmi celles qui décidèrent de prendre les violences séculaires à bras-le-corps afin que la vie des autres cesse d’être un calvaire. Décrire l’angoisse, décrire la chute, la solitude comme une ode à la vie, à l’amour, pour renouveler sa foi en l’autre et son respect pour les liens humains.

Le livre à venir

Tout au long de sa vie, Ingeborg Bachmann poursuit l’idée du livre à venir, celui qui, peut-être, la comblera d’une manière ou d’une autre. Celui qui assouvira son besoin de reconnaissance, qui alliera à jamais les amants désunis, ou encore, qui honorera le lien incomparable :

« Ce livre qui n’existe pas encore, je l’écrirai pour toi si tu le veux vraiment. Mais il faut vraiment que tu le veuilles, que tu veuilles ça de moi, et jamais je n’exigerai que tu le lises.
Ivan dit : espérons que ce sera un livre qui se terminera bien.
Espérons-le. »

Dans ses discours de réception de prix (Prix Georg Büchner en 1964, Prix Anton Wildgans en 1972), dans ses essais théoriques (Leçons de Francfort), Bachmann recherche un langage utopique, un langage transgressant les frontières de la norme, mêlant les registres et les genres, à l’écoute de l’humain dans toute sa profondeur et toute son opacité. Cette quête du livre idéal qui pourrait enfin dire la vérité de l’être et du Je, le contenir tout en contenant l’autre, ne la quittera jamais. La grande modernité de sa langue vient sans doute de ce qu’elle sut l’envisager – comme tout rapport humain – à la fois comme la bénédiction et le châtiment, la promesse et la menace.

Fanny Arama
Ingeborg Bachmann: Werke, Band I
© 1978 Piper Verlag GmbH, München

Ingeborg Bachmann, Malina, © Éditions du Seuil, 1973 pour la traduction française, n.e. dans une nouvelle traduction, 2008.

Ingeborg Bachmann, Franza, traduction de Miguel Couffon, © Actes Sud, 1985.

Ingeborg Bachmann, Les lettres à Felician, traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat © Actes sud, 2006.

Hans Höller, Ingeborg Bachmann, traduction de Miguel Couffon
© 1999 by Rowohlt Taschenbuch Verlag GmbH, Reinbek bei Hamburg
© Actes Sud, 2006, pour l’édition française

© Café Raimund. Tous droits réservés.

Ingeborg Bachmann, Le Temps du cœur, Paul Celan © Éditions du Seuil, 2011 pour la traduction française.

Poèmes d’Ingeborg Bachmann tirés du recueil
Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967) :
« Le temps en sursis »
Traduction française de Françoise Rétif
© Éditions Gallimard (2015 pour la trad. française)

Ingeborg Bachmann, Le Bon Dieu de Manhattan, traduction de Christine Kubler, © Actes Sud, 1990.

Ingeborg Bachmann, Requiem pour Fanny Goldmann, traduction de Miguel Couffon

© Actes sud, 1987.

© Prix Georg Büchner.

© Prix Anton Wildgans.

Ingeborg Bachmann, Leçons de Francfort. Problèmes de poésie contemporaine, traduction d'Elfie Poulain © Actes sud, 1986.

Ingeborg bachmann, l’insoumise

Ingeborg Bachmann naît à Klagenfurt, en Carinthie, en 1926, à la frontière de l’Autriche, de la Yougoslavie et de l’Italie. Dès les années 1930, l’occupation allemande et les traumatismes qu’elle engendre disposent la jeune fille à l’esprit de révolte et de résistance. Très tôt, l’écrivaine devient à maints égards l’incarnation de l’opposition, du courage de dire non : « No ! No ! Non ! Non ! Niet ! Niet ! No ! Ném ! Ném ! Nein ! Car même dans notre langue je ne peux plus dire que non, je ne trouve pas d’autre mot, dans quelque langue que ce soit. »
Avec ingéniosité et malice, elle s’applique dans toute son œuvre à penser autrement les rapports humains, à dénoncer l’ignominie de ceux qui anéantissent l’âme, à croire en des matins radieux où l’Autre ne serait plus une menace, mais une chance.

Décrire les vivants, devoir des vivants

Les lettres à Felician, rédigées de mai 1945 à 1946, s’adressent à un être imaginaire – bien-aimé, frère, alter-ego, double – auquel elle exprime ses doutes, ses joies, ses attentes. Leur lecture fait apparaître une jeune femme enflammée, en proie à un sentiment de solitude profond, confrontée au pressentiment d’un destin hors du commun. Dès son plus jeune âge, l’élégance d’Ingeborg Bachmann réside dans le sentiment de sa responsabilité. Elle fait partie de ces êtres au destin tragique, que le sentiment du devoir habite pour toujours :

« Je me demande mille fois chaque heure
D’où vint cette conscience d’un fardeau,
Douleurs sourdes, toujours profondes. »

À l’automne 1945, à dix-neuf ans, elle quitte la Carinthie pour commencer des études de philosophie qu’elle terminera cinq ans plus tard, doctorat en poche. Qu’il faut de courage à une jeune femme happée par la guerre et ses atrocités pour croire encore, malgré tout, à la vie, à la beauté, pour décider de ne se consacrer qu’à la recherche de la vérité à travers l’écriture ! Cette vérité repose essentiellement, selon Bachmann, sur l’expérience. Seule l’expérience de la guerre, de la peur, de l’amour, de l’écriture, peut être au fondement du nouveau. La vie est sa seule école de pensée. Elle découvre Vienne détruite et ses cafés, se prend de passion pour cette ville sombre mais pleine de promesses. À partir de 1947, elle participe au cercle légendaire constitué autour de Hans Weigel, le Groupe 47, qui se réunit au Café Raimund. Elle commence par publier des poèmes et des nouvelles grâce à ce groupe intellectuel et artistique qu’elle vivifie par son goût de l’absolu et une lucidité très précoce. En 1948, elle fait la connaissance de Paul Celan, poète roumain avec lequel elle formera lors des vingt années à venir un couple tout à la fois impossible et capital. En atteste leur correspondance, Le Temps du cœur, où leurs missives, entre Vienne et Paris (où Celan s’est établi), circulent, se ratent et se cherchent. En 1953, Bachmann met un terme à ses activités radiophoniques qui lui permirent de gagner sa vie et rejoint l’Italie. Elle vient de recevoir son premier prix littéraire, attribué à son recueil de poèmes Le Temps en sursis, qui la convainc de ne plus se consacrer qu’à la littérature.

Sous des cieux étrangers

Elle se rend à Ischia puis à Rome, où ses déambulations l’entraînent avant tout sur les rives du Tibre, à la recherche d’un courant qui la mènera quelque part. Après Vienne en ruine, elle observe à Rome les inégalités sociales grandissantes dans une cité décatie et fatiguée. En 1955, elle se rend un semestre à l’université de Harvard aux États-Unis, à Paris, puis retourne à Vienne et même à Klagenfurt pour rendre visite à ses parents. Elle rejoint Rome, Naples, Venise, Paris à nouveau, Rome encore, Rome toujours, où elle aimerait rester. La vie et l’œuvre d’Ingeborg Bachmann sont indissociables de l’errance, du voyage de retour impossible. Finalement, elle se voit contrainte de travailler à Munich pour la radio bavaroise. En mai 1958, elle crée la pièce radiophonique Le Bon Dieu de Manhattan et provoque, sans le savoir, la rencontre qui changera le cours de sa vie.
Max Frisch, l’écrivain suisse de langue allemande, a entendu sa pièce à la radio et lui écrit son admiration. Pendant cinq ans, entre Rome, Zurich et Berlin, ils vivent comme si chaque jour devait être le dernier, et s’engagent dans une liaison déchirante, faite de ruptures, de réconciliations, d’éloignements réguliers où l’envie d’être ensemble se heurte à leurs irréconciliables vies d’artistes. Enfin, à bout de souffle et de nerfs, ils rompent définitivement en 1962. Selon son biographe Hans Höller, Ingeborg Bachmann en sort dévastée. Certains romans de Max Frisch dévoilent leur liaison de manière transparente et feront dire par la suite à Bachmann qu’elle peut envisager de se réconcilier avec les loups, mais pas avec les hommes.

L’amour assassin

À partir de la fin des années 1950, le thème de l’amour devient inséparable de celui de l’incommunicabilité à l’œuvre entre l’homme et la femme, de la domination fatale que les êtres exercent inévitablement l’un à l’encontre de l’autre. Franza, Malina, Requiem pour Fanny Goldmann sont autant de romans faisant le portrait de femmes en pièces, incapables de vivre l’amour autrement que sous l’angle de la passion, de l’emprise ou de la perte. Leurs héroïnes sont des femmes conscientes de leur charme prodigieux. Seules, ou menant une vie de couple hétérodoxe, elles oscillent en permanence entre une gravité existentielle mélodramatique et une autodérision caustique. Chacune d’entre elle est obsédée par l’amour et ses gouffres : « que va-t-il se passer après la morsure à l’épaule ? ».
Le verdict tombe : on ne se remet pas de l’amour. L’amour embrase et ravage les êtres. Il est leur part obscure. L’amour est un meurtrier que la société tolère et que la victime, fascinée – mystère de l’amour –, recherche. La guerre, en réalité, n’a jamais cessé, elle se poursuit sur le plan privé car « Il y a des mots et des regards qui peuvent tuer, personne ne s’en aperçoit, tout le monde s’en tient à la façade, aux couleurs du décor ». La romancière décrit avec un discernement hors du commun les séismes intérieurs, les fêlures jugées dérisoires, les êtres paralysés par le manque de tact et la désinvolture satisfaite du commun des hommes.
Bachmann avoue avoir vécu excessivement. On la croit sur parole. Femme entière dans ses échecs comme dans ses gloires, on perçoit en la lisant combien faire partie des reconstructrices, des édificatrices du XXe siècle lui pesait tant. Comme Simone de Beauvoir – qu’elle admirait beaucoup – elle fut parmi celles qui décidèrent de prendre les violences séculaires à bras-le-corps afin que la vie des autres cesse d’être un calvaire. Décrire l’angoisse, décrire la chute, la solitude comme une ode à la vie, à l’amour, pour renouveler sa foi en l’autre et son respect pour les liens humains.

Le livre à venir

Tout au long de sa vie, Ingeborg Bachmann poursuit l’idée du livre à venir, celui qui, peut-être, la comblera d’une manière ou d’une autre. Celui qui assouvira son besoin de reconnaissance, qui alliera à jamais les amants désunis, ou encore, qui honorera le lien incomparable :

« Ce livre qui n’existe pas encore, je l’écrirai pour toi si tu le veux vraiment. Mais il faut vraiment que tu le veuilles, que tu veuilles ça de moi, et jamais je n’exigerai que tu le lises.
Ivan dit : espérons que ce sera un livre qui se terminera bien.
Espérons-le. »

Dans ses discours de réception de prix (Prix Georg Büchner en 1964, Prix Anton Wildgans en 1972), dans ses essais théoriques (Leçons de Francfort), Bachmann recherche un langage utopique, un langage transgressant les frontières de la norme, mêlant les registres et les genres, à l’écoute de l’humain dans toute sa profondeur et toute son opacité. Cette quête du livre idéal qui pourrait enfin dire la vérité de l’être et du Je, le contenir tout en contenant l’autre, ne la quittera jamais. La grande modernité de sa langue vient sans doute de ce qu’elle sut l’envisager – comme tout rapport humain – à la fois comme la bénédiction et le châtiment, la promesse et la menace.

Fanny Arama
Ingeborg Bachmann: Werke, Band I
© 1978 Piper Verlag GmbH, München

Ingeborg Bachmann, Malina, © Éditions du Seuil, 1973 pour la traduction française, n.e. dans une nouvelle traduction, 2008.

Ingeborg Bachmann, Franza, traduction de Miguel Couffon, © Actes Sud, 1985.

Ingeborg Bachmann, Les lettres à Felician, traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat © Actes sud, 2006.

Hans Höller, Ingeborg Bachmann, traduction de Miguel Couffon
© 1999 by Rowohlt Taschenbuch Verlag GmbH, Reinbek bei Hamburg
© Actes Sud, 2006, pour l’édition française

© Café Raimund. Tous droits réservés.

Ingeborg Bachmann, Le Temps du cœur, Paul Celan © Éditions du Seuil, 2011 pour la traduction française.

Poèmes d’Ingeborg Bachmann tirés du recueil
Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967) :
« Le temps en sursis »
Traduction française de Françoise Rétif
© Éditions Gallimard (2015 pour la trad. française)

Ingeborg Bachmann, Le Bon Dieu de Manhattan, traduction de Christine Kubler, © Actes Sud, 1990.

Ingeborg Bachmann, Requiem pour Fanny Goldmann, traduction de Miguel Couffon

© Actes sud, 1987.

© Prix Georg Büchner.

© Prix Anton Wildgans.

Ingeborg Bachmann, Leçons de Francfort. Problèmes de poésie contemporaine, traduction d'Elfie Poulain © Actes sud, 1986.

Notice Bibliographique

Ingeborg Bachmann: Werke, Band I
© 1978 Piper Verlag GmbH, München
Margarethe von Trotta, Ingeborg Bachmann - Journey into the Desert (Reise in die Wüste),
© 2023 - tellfilm GmbH / AMOUR FOU Vienna GmbH / HEIMATFILM GMBH + Co KG / AMOUR FOU Luxembourg sàrl
Poèmes d’Ingeborg Bachmann tirés du recueil
Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967) :
« Profession de foi »
« Le jeu est fini »
« La Bohême est au bord de la mer »
« Ce qui est vrai »
« Invocation de la Grande Ourse »
« Le temps en sursis »
Traduction française de Françoise Rétif
© Éditions Gallimard (2015 pour la trad. française)
Cécile Ladjali, Ordalie,
© Actes sud, 2009.
Ingeborg Bachmann, Œuvres, traduction de Claude Couffon
© ACTES SUD, 2009
Photographie de couverture : © Katerina Belkina, avec l’aimable autorisation de la galerie RTR.
Cécile Ladjali, La nuit est mon jour préféré,
© Actes sud, 2023.
© Thomas Bernard.
-
© Spiegel.
Copyright © 1978, 2000 by Piper Verlag GmbH, München. Translation copyright © 2006 by Peter Filkins. Used with the permission of The Permissions Company, LLC on behalf of Zephyr Press. All rights reserved.
Ingeborg Bachmann, Le Bon Dieu de Manhattan, traduction de Christine Kubler,
© Actes Sud, 1990.
Theodor W. Adorno, Prismes: Critique de la culture et société, traduit de l’allemand par Geneviève et Rainer Rochlitz,
© Editions Payot, 1986, pour la traduction française.
© Éditions Payot & Rivages, 2010 pour l’édition de poche.
Ingeborg Bachmann, Le Temps du cœur, Paul Celan
© Éditions du Seuil, 2011 pour la traduction française.
Ingeborg Bachmann, Malina, « Cadre vert »,
© Éditions du Seuil, 1973, pour la traduction française.
Theodor W. Adorno, Prismes: Critique de la culture et société, traduit de l’allemand par Geneviève et Rainer Rochlitz,
© Editions Payot, 1986, pour la traduction française. © Éditions Payot & Rivages, 2010 pour l’édition de poche.
Theodor W. Adorno, Prisms, essays in cultural criticism and society,
© The MIT Press, 1982.
Ingeborg Bachmann, Le Temps du cœur, Paul Celan
© Éditions du Seuil, 2011 pour la traduction française.
Ingeborg Bachmann and Paul Celan, Correspondence, Translated by Wieland Hoban,
Seagull Books London, 2010.
Ingeborg Bachmann, Malina, « Cadre vert »,
© Éditions du Seuil, 1973, pour la traduction française.
Ingeborg Bachmann, Malina, Translated by Philip Boehm,
Penguin Books, 2019.
Excerpt from MALINA, by Ingeborg Bachmann,Translated by Philip Boehm, from MALINA, copyright
© 1971 by Suhrkamp Verlag. Translation copyright 2019 by Philip Boehm.
Reprinted by permission of New Directions Publishing Corp.
Pierre Choderlos de Laclos, Dangerous Liaisons, Translated by Helen Constantine,
Penguin Books, 2011.
Arthur Rimbaud, The Drunken Boat, Translated by Mark Polizzotti,
© New York Review Books, 2022. All rights reserved.

Notice Bibliographique

Ingeborg Bachmann: Werke, Band I
© 1978 Piper Verlag GmbH, München
Margarethe von Trotta, Ingeborg Bachmann - Journey into the Desert (Reise in die Wüste),
© 2023 - tellfilm GmbH / AMOUR FOU Vienna GmbH / HEIMATFILM GMBH + Co KG / AMOUR FOU Luxembourg sàrl
Poèmes d’Ingeborg Bachmann tirés du recueil
Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967) :
« Profession de foi »
« Le jeu est fini »
« La Bohême est au bord de la mer »
« Ce qui est vrai »
« Invocation de la Grande Ourse »
« Le temps en sursis »
Traduction française de Françoise Rétif
© Éditions Gallimard (2015 pour la trad. française)
Cécile Ladjali, Ordalie,
© Actes sud, 2009.
Ingeborg Bachmann, Œuvres, traduction de Claude Couffon
© ACTES SUD, 2009
Photographie de couverture : © Katerina Belkina, avec l’aimable autorisation de la galerie RTR.
Cécile Ladjali, La nuit est mon jour préféré,
© Actes sud, 2023.
© Thomas Bernard.
-
© Spiegel.
Copyright © 1978, 2000 by Piper Verlag GmbH, München. Translation copyright © 2006 by Peter Filkins. Used with the permission of The Permissions Company, LLC on behalf of Zephyr Press. All rights reserved.
Ingeborg Bachmann, Le Bon Dieu de Manhattan, traduction de Christine Kubler,
© Actes Sud, 1990.
Theodor W. Adorno, Prismes: Critique de la culture et société, traduit de l’allemand par Geneviève et Rainer Rochlitz,
© Editions Payot, 1986, pour la traduction française.
© Éditions Payot & Rivages, 2010 pour l’édition de poche.
Ingeborg Bachmann, Le Temps du cœur, Paul Celan
© Éditions du Seuil, 2011 pour la traduction française.
Ingeborg Bachmann, Malina, « Cadre vert »,
© Éditions du Seuil, 1973, pour la traduction française.
Theodor W. Adorno, Prismes: Critique de la culture et société, traduit de l’allemand par Geneviève et Rainer Rochlitz,
© Editions Payot, 1986, pour la traduction française. © Éditions Payot & Rivages, 2010 pour l’édition de poche.
Theodor W. Adorno, Prisms, essays in cultural criticism and society,
© The MIT Press, 1982.
Ingeborg Bachmann, Le Temps du cœur, Paul Celan
© Éditions du Seuil, 2011 pour la traduction française.
Ingeborg Bachmann and Paul Celan, Correspondence, Translated by Wieland Hoban,
Seagull Books London, 2010.
Ingeborg Bachmann, Malina, « Cadre vert »,
© Éditions du Seuil, 1973, pour la traduction française.
Ingeborg Bachmann, Malina, Translated by Philip Boehm,
Penguin Books, 2019.
Excerpt from MALINA, by Ingeborg Bachmann,Translated by Philip Boehm, from MALINA, copyright
© 1971 by Suhrkamp Verlag. Translation copyright 2019 by Philip Boehm.
Reprinted by permission of New Directions Publishing Corp.
Pierre Choderlos de Laclos, Dangerous Liaisons, Translated by Helen Constantine,
Penguin Books, 2011.
Arthur Rimbaud, The Drunken Boat, Translated by Mark Polizzotti,
© New York Review Books, 2022. All rights reserved.