Les Rendez-vous littéraires
rue Cambon invitent

Marie NDiaye

avec

Charlotte Casiraghi et Rokhaya Niang

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La huitième édition des Rendez-vous littéraires rue Cambon s’est tenue au sein de l’ancien Palais de Justice de Dakar au Sénégal, à l’occasion du défilé Métiers d’art 2022/23 CHANEL – DAKAR. CHANEL et Charlotte Casiraghi, ambassadrice et porte-parole de la Maison, ont invité l’écrivaine et lauréate du Prix Goncourt 2009 Marie NDiaye, en compagnie de l’actrice Rokhaya Niang.

Animée par l’historienne de la littérature Fanny Arama, cette conversation consacrée à Marie NDiaye évoque la manière dont la littérature lui a donné accès à d'autres mondes, lui permettant de développer une vie intérieure plus riche. Ensemble, elles discutent également du désir puissant que Marie NDiaye avait d’écrire depuis l’enfance et de la force de la vocation.

Marie NDiaye

Marie NDiaye est née en 1967 à Pithiviers. Elle est l’autrice d’une vingtaine de livres – romans, nouvelles et pièces de théâtre. Elle a obtenu le prix Femina en 2001 pour Rosie Carpe, et le prix Goncourt en 2009 avec Trois femmes puissantes. Une de ses pièces, Papa doit manger, est entrée au répertoire de la Comédie-Française.

© Prix Femina.
Marie NDiaye, Rosie Carpe, © Les Éditions de Minuit, 2001.
© Académie Goncourt.
Marie NDiaye, Trois femmes puissantes, © Éditions Gallimard, 2009.
Marie NDiaye, Papa doit manger, © Les Éditions de Minuit, 2003.
© Comédie-Française.

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Marie NDiaye, à la recherche de la lumière

La puissance des romans de Marie NDiaye réside dans la saisie des moments de bascule de la vie de ses héroïnes : ces moments uniques que tout être redoute un jour de vivre, qu’on sait irréversibles parce qu’ils plongent leurs victimes dans un bain d’obscurité, de solitude et de vertige sans retour. Son œuvre à la richesse insondable est avant tout composée de romans et de pièces de théâtre. Ils explorent la conscience inquiète d’hommes et de femmes pétris de sentiments contradictoires, assoiffés d’idéaux – amour, travail ou reconnaissance –, pris dans les rets d’une société juge et partie, à l’autorité indirecte et invisible, mais omnipotente.

Une alchimiste des eaux troubles de la conscience humaine

Une grande partie des romans de Marie NDiaye met en scène des héroïnes nimbées d’une intense solitude, en proie à un sempiternel sentiment de culpabilité, victimes de leur intraitable tribunal intérieur et dotées de cette propension à se sentir toujours plus blâmables et redevables aux autres qu’elles ne le sont en réalité. Lucie, Rosie, Norah, Fanta, Khady, La Cheffe, Maître Susane, Marlyne… Serait-ce parce qu’elles sont femmes et par là même, par avance, réprouvées dans leurs faits et gestes par les imaginaires collectifs ? Promises au pire ou à l’élection – cela reviendrait-il au même ? –, elles s’examinent elles-mêmes avec incrédulité, interrogent la faillite troublante de leur mémoire, et déplorent leur incapacité à saisir la vérité de leur être.

La justesse des récits que Marie NDiaye mène d’une main de maître réside dans la précision chirurgicale avec laquelle elle décrit les effondrements personnels les plus cruels. Ainsi, l’abandon d’une mère noire, pauvre et isolée par l’être auquel elle a sacrifié sa jeunesse et sa santé (sa fille à la peau claire, refusant d’être diminuée par cette parente si gênante) dans Ladivine, le meurtre de trois enfants par une mère aimante et dévouée dans La vengeance m’appartient, ou encore la maltraitance – par impuissance ou négligence – d’enfants devenus encombrants par leur seule existence, dans Rosie Carpe ou La Cheffe, roman d’une cuisinière. La romancière ausculte la manière dont l’être humain lutte – si piteusement – avec les sentiments de culpabilité et de trahison qui accompagnent chaque renoncement à l’idéal du lien entre amants ou entre parents. Elle s’applique à révéler les états de conscience successifs de personnages cherchant avec désespoir et ténacité à survivre malgré l’événement infamant, les déceptions, les rêves de grandeur contrariés.
Marie NDiaye excelle à varier les prises en charge narratives qui informent le lecteur des pensées de ses personnages. Ce qu’elle aime avant tout, c’est rapporter leur discours intérieur dans un subtil feuilleté narratif, tout en entretenant l’équivoque sur la fiabilité de leur point de vue. Car à la conception artificielle de l’écriture romanesque qui décrit des personnages rationnels aux pensées cohérentes qui a triomphé dans le roman français au XIXe siècle, Marie NDiaye préfère des intrigues prisonnières de subjectivités égarées, à la temporalité tout intérieure. En cela la romancière touche à la vérité des êtres : car comment prétendre représenter le passé quand toute mémoire est incertaine ? Quand l’évidence du souvenir nous quitte ? Quand austère et cuisante, la conviction de notre inconsistance nous envahit ?
Comment aspirer à écrire la vérité d’un quelconque présent quand tout notre être est déchiré par nos désirs refoulés, nos idéaux saccagés, et nos lâchetés passées ? Quand l’esprit s’absente devant la stupeur d’un événement paralysant ?
Toute valeur, prise dans le tourbillon d’états d’âme contradictoires et chancelants, s’inverse alors et il devient impossible de déterminer si les personnages sont vils ou admirables, libres ou captifs, indépendants ou isolés, sages ou fous, victimes ou bourreaux.

Des corps si éloquents

On ne peut pas, en lisant Marie NDiaye, ne pas penser à l’œuvre de Samuel Beckett et à ses personnages entravés, diminués, assiégés par leur propre corps. Souvent, les personnages de Marie NDiaye s’absentent à force de modestie, de réserve, de bienséance discrète. Ils s’efforcent de n’être en dette avec personne, et prennent sur eux la charge sacrée de celui qui s’efface pour le bien de la communauté. Face à l’absence ou à l’usure de l’amour et au constat de l’impossibilité d’accueillir l’autre en soi, leurs corps, toujours en trop, développent des stigmates passagers ou tenaces : mollet purulent, nuque qui gratte, genou qui enfle. Les maux qui atteignent les héroïnes leur rappellent, malgré les rêves et les espoirs, qu’elles seront toujours soumises à la dure loi de la matière. En tant que femmes, elles sont souvent aliénées par l’enfantement et les responsabilités surhumaines qu’il implique : « Comme elle rêvait parfois d’être seule au monde ! Sans la moindre charge sur le dos, sans parents ni famille d’aucune espèce ! ».
Si les corps de femmes sont souvent épuisés, maltraités, éprouvés, tout dans leur esprit cherche l’envol, la déprise, le hors sol, la lumière. Parfois, face à des situations inextricables, certaines parviennent à s’évader : les jumelles Maud et Lise, grâce au don transmis par leur mère dans La sorcière, se transforment en corneilles et tourbillonnent en un piqué joyeux loin des hommes menaçants. Khady Demba se voit délivrée de son destin de réfugiée martyre par la contemplation d’un oiseau aux longues ailes grises en clôture de Trois femmes puissantes. Clarisse se déleste du poids de sa culpabilité dans Ladivine lors d’une course effrénée qu’elle achève transmuée en chien vigoureux. Enfin, dans La Cheffe, roman d’une cuisinière, l’ivresse de la perfection culinaire mène l’héroïne à se confondre avec sa création et à s’annihiler avec elle. Elle ne vit que pour atteindre une perfection dont l’absence la fait tenir debout des nuits durant, n’éprouvant ni ne subissant plus le poids de son corps. Seule l’exalte la transformation de la matière à laquelle elle s’adonne.
Souvent découragées mais jamais abattues, les héroïnes créées par Marie NDiaye résistent à la compréhension en ce qu’elles défient l’entendement par leurs parcours heurtés, qu’elles accomplissent avec une gravité tout enfantine : sans même se rendre compte de leur valeur ni de leur exemplarité. Paradoxalement, ce qui fait tenir ces femmes si vulnérables est leur capacité à faire face au monde avec leur corps, voire même, de livrer au monde un corps-à-corps entêtant et vital, jusqu’à sentir qu’elles sont, à l’image de Khady Demba, des êtres indivisibles et impérissables. Aucune force, aussi diabolique soit-elle, ne peut vaincre le courage d’exister. Lire l’œuvre de Marie NDiaye implique d’engager son corps et son souffle de lecteur dans une épopée psychologique dont on ressort rarement indemne.

Fanny Arama

Notice Bibliographique

© Prix Femina.

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Marie NDiaye, Rosie Carpe,

© Les Éditions de Minuit, 2001.

© Académie Goncourt.

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Marie NDiaye, Trois femmes puissantes,

© Éditions Gallimard, 2009.

Marie NDiaye, La Sorcière,

© Les Éditions de Minuit, 1996.

Marie NDiaye, Mon coeur à l'étroit,

© Éditions Gallimard, 2008.

Marie NDiaye, Ladivine,

© Éditions Gallimard, 2013.

Marie NDiaye, La Cheffe, roman d’une cuisinière,

© Éditions Gallimard, 2016.

Marie NDiaye, La vengeance m'appartient,

© Éditions Gallimard, 2021.

Marie NDiaye, Papa doit manger,

© Les Éditions de Minuit, 2003.

© Comédie-Française.

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Mansour Sora Wade, Le Prix du pardon,

© Kaany Productions, 2001

Moussa Sène Absa, L'extraordinaire destin de Madame Brouette,

© Les Productions La Fête, 2002.

Moussa Sène Absa, Xalé,

© Set Bet Set productions, Les Films du Continent, Rhone production, Canal+International, 2022.

Annie Ernaux, Les Armoires Vides,

© Éditions Gallimard, 1984.

Alice Diop, Saint Omer,

© SRAB FILMS - ARTE FRANCE CINÉMA - 2022.

Ken Bugul, Le Baobab fou,

© Présence Africaine Éditions, 2010.

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